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Après Le Petit Bleu de la côte Ouest et La Position du tireur couché, c est la nouvelle adaptation par Tardi, d'un roman de son ami Jean-Patrick Manchette. Un road movie sanglant et déjanté, mené tambour battant, qui obtint à la surprise de son auteur, le Grand Prix de la Littérature Policière, en 1973. «Si c'est une oeuvre de jeunesse, parfois maladroite, pour Manchette, c'est une oeuvre de la maturité pour Tardi, dont le dessin s'emballe jusqu'à son apothéose.» François Guérif
Quand il écrit ce roman, qui n'est que son deuxième, Manchette n'est pas du tout un spécialiste du polar. Il connaît même plutôt mal les codes du genre. Il a surtout lu et vu au cinéma des oeuvres américaines. Il y puise son inspiration. Il va du côté des road movies et des films noirs, voire des westerns, explique François Guérif. Il introduisit ainsi, sans en avoir conscience, une violence et un traitement psychologique des personnages inusités jusqu'alors par les auteurs français. Ce qui ne sera pas sans provoquer des remous parmi les exégètes...
Michel Hartog, puissant industriel, à la réputation de philanthrope, a hérité à la mort accidentelle de son frère et de sa belle-soeur, d'une fortune colossale. Pour s'occuper de son jeune neveu, Peter, dont il est devenu le tuteur, il embauche une jeune femme, Julie, qu'il a fait sortir d'une institution psychiatrique où elle a passé cinq ans. Il embauche toujours des accidentés de la vie en tous genres, c est son côté altruiste. Peter et Julie sont enlevés par Thompson. C'est un tueur à gages, plus tout jeune, qui pense prendre très prochainement sa retraite, car son métier lui inflige des crampes d'estomac intolérables. Après avoir compris que, sous couvert de kidnapping, se cachait en fait une tentative d'assassinat, Julie parvient à s'enfuir avec l'enfant, échappant de peu à la pendaison qui leur était promise! Son passé de petite délinquance, lui ayant inculqué la peur du flic, elle préfère tenter de rejoindre Hartog, qui s'est refugié dans sa maison du Massif Central pour fuir les médias. Elle a maintenant à leurs trousses, Thompson que le commanditaire du meurtre a sommé de finir le boulot, sous peine, que ce ne soit lui le cadavre , ainsi que la police qui la soupçonne, au vu de sa fragilité mentale, d'être peut-être l'auteur de l'enlèvement.
Courses-poursuites, attaque/défense, tirs nourris de coups de feu, incendie... C'est un périple mouvementé sur les routes et dans la campagne française, où la folie meurtrière de Thompson n'a d'égale que celle de Julie...
Ô Dingos, ô Châteaux !, Jacques Tardi adapte Jean-Patrick Manchette, troisième épisode. Ce roman, antérieur de quelques années au Petit bleu de la côte ouest et à La position du tireur couché, pose les bases de ce qui deviendra le néo-polar ou roman noir, genre que Manchette affina et revendiqua toute sa vie. Taper dans le concret, cracher au visage de la société pour mieux en dénoncer les dérives, ce récit ne fait pas dans la dentelle. L'histoire, avec sa distribution délirante (un tueur professionnel rongé par la folie, des hommes de main aussi obtus que les pandores sur leurs basques, un grand-patron prétendument bienfaiteur mais véritablement amoral et une garde d'enfant tout juste sortie de l'asile, sans être vraiment guérie), n'est que prétexte à une longue descente en enfer dans la réalité de la France de Pompidou.
Au moment de sa parution en 1972, le sujet et le style voulaient refléter leur époque, presque quarante ans plus tard, sa version dessinée conserve, d'une manière inquiétante, toute sa gravité. Le fond du propos reste, malheureusement, toujours d'actualité : les patrons se gavent et dictent leur loi, consommation et croissance règnent dans les discours, quant aux fous, ils courent toujours. Tardi n'a qu'à se servir dans la prose de Manchette pour raconter une histoire particulièrement jouissive, outrageuse, à la limite d'un surréalisme sanguinolent.
Graphiquement, le dessinateur « déroule » son art sans trop se poser de questions. Les passages se passant à Paris n'offrent pas grand-chose de nouveau ; Tardi a tant montré la capitale, arrondissement par arrondissement, à toutes les époques, que ses vignettes sont quasiment entrées dans l'imaginaire des bédéphiles. Par contre, la longue course poursuite à travers l'Hexagone et le final façon puzzle dans le Massif Central, permettent au créateur d'Adèle Blanc-Sec de s'illustrer (!) dans de nouveaux paysages plus bucoliques, d'une manière que les frères Coen ne dédaigneraient pas.
Parfois trop bavarde, cette adaptation reste des plus (trop ?) fidèles au texte d'origine. Respect littéraire ou peur de trahir l'ami trop tôt disparu ? Au lecteur d'en décider. Toujours est-il que Tardi propose avec Ô Dingos, ô Châteaux ! un très bon album. À lire.